14/03/2006

LE TIROIR

 

Comme tous les dimanches vers les midis, immuablement, elle partait au marché.

Pour prendre l’air, pour croiser d’autres regards, pour acheter ses roses aussi.

En toute fin de marché, elles sont moins chères.

L’aubaine, car elle aime tant les roses.

Elle en choisissait avec minutie les couleurs et, suivant les dimanches et l'état de son portefeuille, en ramenait jusqu’à plus de cent dans cette petite maison qu’elle habitait depuis peu.

 

Cette petite maison qui constituait enfin pour elle un véritable havre de paix, un cocon, une grotte protectrice, un territoire caché, un lieu bien à elle, un lieu où peu ont encore aujourd’hui le droit de pénétrer.

 

Elle prenait délicatement chaque rose séparément, en coupait le bout de la tige et ôtait la plupart des feuilles.

Elle se constituait de la sorte deux magnifiques bouquets qu’elle disposait, l’un dans son salon, l’autre dans sa chambre à coucher.

Des roses dominicales de la semaine précédente, elle coupait alors un à un les boutons et les disposait sur un journal pour les faire sécher.

 

 

 

 

Une fois par mois, elle prenait ce vieux tiroir d’imprimerie en bois, vestige d’une vie antérieure, et doucement, avec calme et méthode, en remplissait chaque petit compartiment de ces roses séchées au fil des jours, des semaines, des mois.

 

Elle se créait de la sorte son propre tableau, seule, en écoutant ce requiem ou ce concerto qu’elle aime tant.

 

 

 

 

Elle passait le temps alors qu’au dehors, le soleil ou les flocons, selon la saison, inondaient son petit jardin.

 

Parfois, elle recevait ses enfants, ses fils chéris qui vivaient loin d’elle.

Le temps d’un week-end, ils venaient ponctuellement bouleverser son quotidien, ses habitudes, son espace privé.

 

Et ainsi, mois après mois, saison après saison, le tiroir s’emplissait de centaines de roses séchées et décolorées.

 

Tiroir lié au père de ses enfants, imprimeur de son état, qui refusait de lui acheter des fleurs arguant qu’il y en avait assez dans le jardin et qu’elle n’avait qu’à aller en cueillir elle-même si elle en voulait tellement ….

 

Revanche sur le passé.

Revanche sur la vie.

 

Aujourd’hui, le tiroir est presque rempli et elle a encore des paquets de roses séchées.

 

Mais elle n’a plus envie.

 

Elle n’a plus envie parce que l’imprimeur est mort et avec lui, elle a enfin enterré sa vie d’avant.

 

Elle est enfin libérée de son passé.

10:34 Écrit par Marivic | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

C'est beau… C'est tendre, … c'est un deuil… Un vrai, qui répare peu à peu…

Écrit par : Amadeus | 15/03/2006

A la fois semblable et très différent Des bouquets de roses reçus, une fleur a chaque fois été séchée et conservée dans un verre a cognac géant qui décore mon living. Pourtant que n'ai jamais aimé que les jardins anglais (fausse jungle) et les bouquets sauvages dont les fleurs ne sont pas conservables de cette manière. Ce sont ces bouquets-là que je m'offre, au même marché et à la même heure, sauf erreur.
Deux vies, deux approches, deux sensibilités néanmoins proches.

Écrit par : Martine | 16/03/2006

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